Interview avec Maudits : « Nous ne nous fixons aucune limite stylistique tant que cela sonne cohérent à l’arrivée »

Depuis maintenant quelques années, le monde du Métal Français est en pleine expansion et chaque année, de nouvelles entités apparaissent, fortifiant encore et encore cette tendance. L’année dernière fût une bonne année pour un tel microcosme, malgré une activité enrayée par la pandémie de Covid-19 qui aura eu raison de l’immense majorité des tournées programmées. Certains noms se sont plus fait remarquer que d’autres dans les noms encore jeunes. Vous Autres, Ovtenoir ou encore celui qui nous intéresse aujourd’hui : Maudits. Ce trio officiant dans un Post-Métal Progressif instrumental éthéré et lancinant s’est illustré avec son premier album, éponyme. 2021 marque un retour aux affaires rapide et plein de nouveautés, personnifié par un tout nouvel EP, intitulé Angle Mort.

Granny Smith : Salut ! Merci beaucoup de nous accorder un peu de votre temps.

Maudits (Olivier : Guitares & Effets) : Merci à vous ! C’est toujours un plaisir de parler musique que ce soit de la nôtre ou de celle d’autres artistes 😉 

G.S : Votre EP Angle Mort sort au début du mois de novembre. Ce dernier contient deux nouvelles compositions, mais aussi trois pistes de votre album éponyme, paru l’année dernière, qui ont complètement été retravaillées. D’où vous-est venu cette idée ?

Maudits : Cette idée d’EP un peu » hybride » contenant des versions revisitées a germé lors du deuxième confinement. Cette seconde crise sanitaire est arrivée rapidement après la première, et comme tout le monde le sait les concerts ont une nouvelle fois été remis à plus tard. Je me suis donc mis à travailler une nouvelle version de « Résilience » seul avec ma pédale de loop pour l’enregistrement d’une vidéo « live », histoire de remettre un peu de matière sur les réseaux (https://youtu.be/0T4ojBcJqVU) Finalement nous nous sommes dit avec Chris (batterie) qu’il serait bien d’étendre ça sur un ou deux morceaux de plus, de les enregistrer proprement, et pourquoi pas les proposer en téléchargement sur notre bandcamp. Dans le même temps, Raphaël Verguin, le brillant violoncelliste dont je connaissais très bien le travail avec Spectrale, sans le connaître personnellement à l’époque, nous a commandé le premier album sur bandcamp. Je me suis donc permis de le contacter pour savoir s’il serait partant à l’idée de travailler avec nous sur ces nouvelles versions. Il a accepté et comme nous ne savons pas faire les choses à moitié nous nous sommes mis à fond dans le projet, le tout à distance.. Pour finalement y ajouter deux morceaux inédits dont « Epäselvä », notre premier « single », basé sur plusieurs rythmes de batterie dub et très énergiques, improvisés par notre batteur Chris directement en studio. J’ai par la suite construit mes ambiances, arpèges et riff sur ses parties. Raphaël a improvisé lui aussi une très belle ligne de violoncelle (nous avons d’ailleurs gardé sa première prise spontanée), le tout enrobé d’une ligne de basse bien dub et entêtante. (https://youtu.be/zllKAkbpYaI). A l’arrivée on a un vrai gros Ep cohérent de 5 morceaux pour 35 min de musique.On en est très fier et il est pour nous beaucoup plus qu’une sortie pour patienter. 

G.S : Au final, les morceaux, sous leur nouvelle forme, sont tellement différents de leur base qu’ils sont presque considérables comme étant des nouveaux titres à part entière. Comment avez-vous abordé et procédé pour cette complète refonte de vos travaux précédents ?

Maudits : Et bien en fait nous n’avons conservé pour la plupart que le thème conducteur des chansons originales et tout a été retravaillé autour, que ce soit au niveau des sons utilisés, de la dynamique et des structures. L’idée était vraiment de proposer une refonte totale, quitte même à ce qu’on ne reconnaisse pas les morceaux originaux ou du moins pas dès la première écoute. On a laissé aussi beaucoup plus d’espace dans le spectre sonore global permettant à Raphaël (violoncelle) de poser sereinement ses magnifiques mélodies et arrangements. 

G.S : Ces réarrangements sont plus diversifiés en termes d’influences musicales. Est-ce que c’était une véritable volonté de votre part d’enrichir votre spectre sonore ? 

Maudits : Depuis le départ de ce projet nous ne nous fixons aucune limite stylistique tant que cela sonne cohérent à l’arrivée. Volonté consciente d’enrichissement pas forcément.. Mais disons qu’on s’est laissé porter par ce projet un peu hybride et les choses se sont naturellement imbriquées comme ça.

Chris, le batteur de Maudits (à gauche) et Olivier (à droite), qui est aux guitares et aux effets

G.S : Cette sortie peut-elle éventuellement cacher un nouvel album en préparation ?

Maudits : Et bien pour être transparent Nous avions consacré tout le premier confinement à l’écriture d’un second « vrai » album, qui est effectivement dans les tuyaux.. Il est au 3/4 composé et maquetté. Nous le laissons mûrir tranquillement et allons remettre la tête dedans dès que la promo d »Angle mort » sera achevée.

G.S : On peut sentir certaines influences toutes droites venues du Dub ou encore un certain rapprochement avec l’univers sonore de Massive Attack par certains moments dans Angle Mort. Il y a t-il eu d’autres mouvements ou groupes qui vont ont inspiré pendant le processus de création ?

Maudits : En effet ces influences dub ou trip hop, si elles étaient déjà présentes sur le 1er album, ressortent encore plus sur « Angle mort ». Je n’ai jamais caché mon amour pour Portishead, Massive Attack, Ezekiel ou encore Scorn, Chris adore le Dub plus traditionnel et il avait d’ailleurs avant Maudits un excellent projet du nom de Blue mountain qui était du pur Dub. C’est donc normal que cela ressorte, même inconsciemment. Et je pense aussi que le format du EP et le contexte dans lequel on l’a travaillé a naturellement favorisé ce genre d’expérimentations. Par contre nous n’avons pas été inspiré par quoi que ce soit de précis durant la composition.. Ces accointances musicales se sont imposées d’elle même et ont finalement toujours été présente 😉

G.S : On peut apercevoir comme une certaine évolution de ce qui fait la patte de Maudits, dans l’ambiance dégagée par les morceaux et par Angle Mort de manière générale. Est-ce que l’on peut s’attendre à vous voir creuser dans cette direction dans le futur ou alors est-ce seulement une parenthèse isolée ?

Maudits : Honnêtement je n’en ai aucune idée.. « Angle mort » comme le précédent est une photographie de ce que l’on est à un instant T et cela pourra grandement évoluer pour le prochain. Cela dépendra de l’inspiration du moment et de l’alchimie qu’il y aura entre nous. Maudits est vraiment un projet très ouvert musicalement et nous ne nous enfermeront pas, en tout cas volontairement, dans un style particulier 😉 

G.S : On peut constater avec votre nouvelle D.A une sorte de rapprochement avec la nature. Que ce soit par la pochette qui met en avant le trèfle, symbole du groupe, entouré d’un environnement naturel tout comme le logo du projet, comme dessiné à partir de feuillages. Est-ce que cette démarche a quelque chose à voir avec une envie d’une certaine reconnection ?

Maudits : C’est une très bonne remarque et maintenant que tu le dis peut être effectivement.. Cet EP a été conçu en plein Covid et j’imagine que cela a forcément eu une influence sur notre besoin de nature et « d’espace » au sens propre comme figuré.. D’où cet « allégement » dans le spectre sonore. Il y a quelque chose d’encore plus « introspectif » dans l’approche de cet EP, et je ne m’en rend réellement compte que maintenant. Notamment grâce aux premiers retours extérieurs comme le tien. En tout cas, ça n’était pas conscient au moment de sa création car nous fonctionnons à l’instinct.

G.S : D’ailleurs, que représente exactement ce trèfle qui vous suit depuis la genèse du projet Maudits ?

Maudits : Le trèfle est présent depuis le début dans les artworks et il s’est naturellement imposé comme notre symbole. Je ne sais plus d’où est venu l’idée mais il faisait partie des symboles de « (mal)chance » qu’on voulait mettre en avant dans l’artwork du premier album (brillamment réalisé par les artistes Dehn Sora et Melle Ocytocine).. Outre la symbolique qui colle bien au nom du groupe le trèfle est une plante à la fois fragile d’aspect et coriace dans sa nature. Ça nous correspond bien et visuellement il y a des tas de manières de le représenter.

G.S : Pensez-vous que le contexte sanitaire et tout ce qu’il a impliqué et engage toujours a influencé la direction artistique de cet EP ? Peut-être dans le sens d’un besoin de musique plus calme qu’à l’accoutumé, comme pour assouvir un besoin de créer une sorte de parenthèse au contexte très anxiogène de ces derniers mois ?

Maudits : Oui comme dit plus haut cela a probablement eu un impact, ce qui est finalement est assez logique, et correspond bien à la période étrange à laquelle il a été conçu. Pour beaucoup le deuxième confinement à été plus difficile car il est arrivé en plein hiver et avait moins ce côté « irréel » et  « film de science fiction » que le premier. Cela à probablement eu un impact sur l’aspect « cotonneux » et « distant » des ambiances. A titre personnel je l’ai très bien vécu car j’ai vraiment pu me concentrer sur des éléments agréables de ma vie à savoir créer de la musique et faire d’exercice physique. De plus à ma connaissance je n’ai pas contracté le virus et n’ai connu aucun drame dans mon cercle proche. Pour Chris (batterie) cela a été plus difficile car lui l’a attrapé, et a mit du temps à s’en remettre totalement. On peut ajouter que ce contexte d’isolement forcé à répétition, a aussi largement contribué à l’éloignement d’Anthony (ex-bassiste) et donc à son départ du groupe. Cela à donc forcément eu un impact direct sur le projet, son évolution, sa gestion à l’instant T et nos décisions concrètes pour le faire avancer en fonction du contexte global.

G.S : Quand vous vous êtes lancés dans Angle Mort, que le travail de réinterprétation a commencé, vous-êtes vous posé la question du live ? Est-ce que les anciennes versions seront préférées aux nouvelles ? Au alors éventuellement un mélange des deux ?

Maudits : Non nous ne pensons quasi jamais au live lorsque l’on compose car on ne veut surtout pas se limiter dans l’expression de nos idées, et altérer le rendu finale d’un passage ou d’un morceau. Pour moi le studio et le live ont toujours été deux expériences bien distinctes, et j’aime voir une proposition différente quand je vais à un concert d’un groupe que j’apprécie. Un groupe comme Porcupine tree par exemple que j’adore sur disque me paraît trop « parfait » sur scène. Tout est tellement exécuté à la note près (et je ne parle pas du niveau technique) qu’on a l’impression d’écouter l’album dans une pièce plus grande que son salon.

Évidemment j’aurais aimé qu’on puisse sur scène ajouter de vraie cordes par exemple, mais comme dit plus haut nous n’en avons évidemment pas les moyens, donc nous utilisons les samples des prises de l’album. C’est d’ailleurs Chris notre batteur qui les déclenche en live et pour le reste tout est joué. Sur scène j’utilise beaucoup d’effets, une grosse pédale de loop et j’enregistre tout en temps réel. Il n’y a rien de pré-enregistré. Cela ajoute pas mal de paramètres à gérer et l’exercice est compliqué mais grisant quand tout est contrôlé en direct. Et à l’arrivée on arrive à garder la masse sonore produite sur les albums studios mais cela sonne vraiment différent et certain passages sont également ré-arrangés pour l’occasion. Dans la setlist actuelle nous mélangeons l’album (3 morceaux) et le Ep (2 morceaux). Pour le moment nous jouons par exemple la 1ère version de « Maudit » et la nouvelle de « Verloren strijd » rebaptisée « Perdu d’avance ». On changera peut être en fonction des concerts à l’avenir, rien n’est gravé dans le marbre ! 

G.S : Est-ce que les invités que vous avez reçu durant l’élaboration de cet EP, à l’instar de Raphaël Verguin au violoncelle ou encore Nicolas Zivkovich qui est derrière le discours du morceau ‘Verdoemd’ ont-ils pu y mettre leur grain de sel, ou était-ce seulement dans un rôle d’interprète pur ?

Maudits : Non les invités ont eu une totale liberté pour élaborer leurs parties respectives. Nous avons validé à chaque fois du premier coup d’ailleurs, car ce sont tout deux d’excellents musiciens qui sentent naturellement la les choses. Ils ont su se mettre au service des morceaux et faire exactement ce qu’il fallait, au bon moment dans le contenu comme dans l’interprétation.

G.S : On sent que cette fois-ci, le violoncelle, magnifiquement interprété par Raphaël Verguin (Psygnosis/Spectrale), est omniprésent, il fait partie intégrante de l’ensemble et vient apporter beaucoup de corps et de texture aux morceaux. Peut-on s’attendre à voir un violoncelliste arriver chez Maudits prochainement ?

Maudits : Oui le travail qu’a effectué Raphaël sur « Angle Mort » est inestimable. Il a une approche très « moderne » de son instrument qui convient parfaitement à notre style de musique. Il a en effet apporté son sens de la mélodie et sa science des textures. C’est incroyable les sons que l’on peut produire avec un violoncelle d’ailleurs. Nous sommes vraiment enchantés par le résultat et on essaiera dès que possible de collaborer de nouveau avec lui ! Nous n’avons en revanche pas prévu d’intégrer qui que ce soit de plus que nous trois dans le line up officiel, et préférons inviter ponctuellement des musiciens extérieurs si on en a l’envie ou le besoin. Il ne faut jamais dire jamais mais pour l’instant on se sent bien comme ça. 

G.S : Il y a eu du mouvement récemment au sein du groupe, plus particulièrement au poste de bassiste. Est-ce que la période sans personne pour occuper cette fonction de lien entre la section rythmique et la partie purement mélodique a changé quelque chose dans votre façon de faire ? Et est-ce que l’arrivée d’Erwan vous a amené à changer vos habitudes et votre méthode ?

Maudits : Oui Anthony a quitté le groupe pendant la création d’Angle mort que nous avons effectivement maquetté et mis en place exclusivement à deux, à savoir Chris et moi, le tout à distance, pendant le deuxième confinement. On aurait préféré évidemment qu’il participe au processus créatif, mais ça n’a pas pu se faire pour tout un tas de raisons. Ça n’a à l’arrivée pas posé plus de problèmes que cela car nous avions presque intégralement fonctionné comme ça pour le premier album.. Et excepté le fait que nous avions pu répéter dans la même pièce pour mettre en place certains éléments ensemble, les lignes de basses d’Anthony arrivait toujours en dernier dans le processus. Après je ne cache pas que cela nous a mis un bon coup de stresse de devoir gérer son remplacement au dernier moment, mais finalement on a eu de la chance de tomber sur Erwann. On souhaite sincèrement le meilleur à Antho qui est un gars doué, et avec qui on aura vécu de beaux moments humains et musicaux. Il a le talent pour rebondir ou il le souhaitera, aucun doute la dessus !

G.S : Par ailleurs, est-ce qu’Angle Mort est le théâtre des premières contributions d’Erwan en termes de composition avec le groupe, ou est-il arrivé une fois tout le processus terminé ?

Maudits : Erwann est arrivé seulement deux semaines avant l’enregistrement final donc non il n’a pas participé à la composition à proprement parlé. En revanche il a crée et arrangé toutes ses lignes de basse dans ce lapse de temps très court. Je tiens d’ailleurs encore un fois à le remercier car le résultat est fantastique et pertinent. C’est un bassiste très doué et une belle personne qui dégage une énergie positive qui nous a mis un bon coup de fouet.. C’est un plaisir de l’accueillir officiellement parmi nous. On verra comment on fonctionnera à l’avenir mais il est possible que l’on fasse évoluer notre méthode de travail en l’impliquant directement dans le processus créatif. 

G.S : On peut très bien imaginer des morceaux comme ceux-là être interprétés en compagnie d’un orchestre. L’idée vous est-elle passée par la tête et cela serait-il réalisable ?

Maudits : Oui il est évident que ce sera super mais malheureusement ce n’est pas demain la veille que nous aurons les moyens d’embaucher ne serait ce qu’un quatuor pour nous accompagner en live.. Maintenant il a été évoqué l’idée de concrétiser, si l’occasion se présente, une possible collaboration live avec Raphaël Verguin à titre exceptionnel. En tout cas, il était partant pour l’idée ! Nous verrons le moment venu si les étoiles s’alignent 😉 

G.S : Ces derniers mois, majoritairement isolés du fait de la situation pandémique, ont-il été pour vous l’occasion de vous plonger dans de nouveaux univers musicaux ? Que ce soit en termes de découverte d’artistes, ou alors en termes d’initiation à de nouveaux genres musicaux ?

Maudits : Non pas vraiment en ce qui me concerne.. Je suis un gros consommateur de disques et j’avais (et j’ai encore haha) un retard d’écoute considérable donc j’ai « profité » de ces  deux confinements pour en absorber une partie. Si découverte il y a c’est ce serait Nils Frahm un pianiste allemand qui joue un de mix de classique contemporain et d’Electro/Ambient. C’est très beau et apaisant. L’album « All Melody” notamment. Sinon j’ai beaucoup écouté et aimé le dernier Spectrale (avec le maestro Raphaël Verguin) et accompagné mes footings de confinement de « fas-Ite maledicti » du groupe de Black metal français Deathspell Omega. J’avais cet album depuis sa sortie en 2007 et je n’en avais jamais réellement saisi l’essence. Je l’ai enfin compris et depuis c’est devenu l’un de mes préférés. C’est un album d’une richesse musicale et d’une complexité émotionnelle incroyable. Si vous aimez la musique extrême et dissonante jetez vous dessus. 

G.S : Un grand merci à vous de nous avoir accordé un petit peu de votre temps ! Vous avez peut-être un mot pour conclure ?

Maudits : Merci pour l’interview et continuez d’être passionné c’est ça qui nous fait tenir en ces temps troublés 😉