House of Lull. House of When (Alexis Marshall) : S’isoler pour mieux expérimenter..

Lorsque l’on fait partie intégrante d’un groupe, qu’on en soit la tête pensante ou non, les concessions sont légions. Après tout, il faut que le matériel en cours d’élaboration plaise à toutes les entités du dit-collectif. Afin d’accomplir pleinement leur vision, nombre d’artistes décident de lancer une carrière en solitaire. Ce fût tout récemment le cas d’Alexis S.F Marshall, le frontman de l’une des formations les plus cultes du mouvement Noise : Daughters. Ce dernier, assisté dans sa démarche par la maison de disques Sargent House, a sorti ce 23 juillet 2021 son premier manifeste personnel, House of Lull. House of When, dans lequel nous allons plonger aujourd’hui.

Alexis Marshall est un artiste à la patte très affirmée. Grand amateur de musiques expérimentales et bruitistes, il a posé l’une des pierres fondatrices de la nouvelle génération de collectifs avant-gardistes avec son projet en groupe Daughters, aujourd’hui devenu un incontournable. Mais la vie en communauté, surtout lorsqu’elle implique de l’art, n’est pas toujours évidente à supporter. Après un retour en grâce trois ans auparavant en équipe avec You Won’t Get What You Want, l’originaire providence s’est isolé pour écrire House of Lull. House of When. Il faut dire qu’un tel projet était dans ses cartons depuis maintenant plusieurs mois. L’été dernier, ce dernier nous avait déjà fait part du travail qu’il accomplissait dans l’optique de démarrer une carrière solo. Cette annonce avait par ailleurs été suivie de la révélation d’un single “Nature in Three Movements”, qui ne s’avérera qu’être qu’un amuse bouche.

Ici l’ambition est claire : aller plus loin, là où Daughters n’est jamais allé. Certes le groupe utilise nombre de techniques d’arrangements toute droites héritées de la Noise, mais sans jamais aller réellement au fin fond du potentiel sonore de ces derniers. À travers ce manifeste, celui qui est désormais basé en Pennsylvanie cherche à dépasser les limites des musiques bruitistes. Créer un univers empli d’émotions et dégageant une certaine sensation de danger, palpable dans les performances lives qu’il a pu donner depuis plusieurs années, se mariant à merveille avec la poésie sombre, pessimiste et macabre du chanteur américain. Cette prétention était cependant très étroitement liée à la notion existentielle de liberté. Il était primordial, si ce n’est crucial, de laisser chacun s’exprimer librement. C’est dans cette optique qu’Alexis Marshall s’est isolé dans le studio Machines with Magnets, dans le Rhode Island, en compagnie de Jon Syverson et Evan Paterson, deux usuels collaborateurs, pour entamer le processus créatif.

Lorsque les trois artistes arrivent, alors accompagnés du producteur Seth Manchester à Pawtucket, rien n’est encore écrit. L’idée est de partir de bases vierges, et de créer un album vivant, dont les différentes pistes pourraient avoir un point de départ provenant aussi bien d’une ligne de piano fragmentée et complètement atonale que d’un bruit d’un objet quelconque constituant alors une rythmique bien précise. Cette manière de fonctionner a amené la naissance de titres comme “No Truth in the Body”, soutenu par le bruit de pièces tombant sur une surface métallique et tournant encore et encore pendant plus de quatre minutes. L’idée derrière cela est de créer une musique très viscérale, bien loin des carcans mélodiques occidentaux auxquels nous sommes habitués. Cette méthode amène alors House of Lull. House of When dans une direction lointaine des concepts de musique au sens propre du terme. C’est grâce à cette dernière que l’on retrouve des bruits de cliquetis de chaînes sur la piste “Religion as Leader” ou encore le bruissement d’un tiroir rempli de cadenas violemment secoué sur le troisième chapitre du disque, “It Just Doesn’t Feel Good Anymore”.

Alexis Marshall au Hellfest 2019, en compagnie de Daughters (Crédit Photo : Timothée Piron)

Cet aspect vient servir une ambiance froide, austère et emplie d’un sentiment omniprésent de danger. Les lignes percussives, martiales et bruitistes viennent nous marteler au visage une véritable cacophonie cauchemardesque, sublimée par le merveilleux travail accordé aux ambiances, venant alors nous plonger dans un certain chaos. L’atonalité des parties purement instrumentales apporte également une sensation similaire. L’exemple parfait s’avère être l’aria directrice stridente de ‘Hounds in the Abyss” ou encore le saxophone fou de la troisième piste, “It Just Doesn’t Feel Good Anymore”. Même la batterie, ou du moins ce que l’on pourrait appeler ainsi, sert ce parti-pris. En réalité, on ne retrouve pas réellement cet instrument au sein de cet album. Ce dernier est constitué de matériaux récupérés, on y retrouve notamment un tambour de marche utilisé comme une grosse caisse ou encore de la ferraille servant de cymbales à Jon Syverson. Cette démarche vient avec le désir d’Alexis Marshall d’embrasser de nouvelles sonorités, quitte à opter pour certaines plus repoussantes que celles plus traditionnelles aux premiers abords. Bien évidemment, la pierre angulaire de cet effet très axé sur le malaise et l’angoisse est le style atypique mais aussi bien connu du chanteur du Rhode Island. Son idiolecte, bien plus basé sur la performance et l’émotion qu’il transmet que sur une quelconque justesse technique, constitue l’âme de House of Lull. House of When. Tantôt fou et rageur, tantôt calme, mesuré et plein de cynisme, le frontman de Daughters adopte un style, comme à son habitude, très versatile, mais surtout très intense. 

La patte du musicien se fait également, et surtout en vérité, sentir à travers les différents textes qui arpentent ce premier album, pleins de cynisme et de poésie macabre. Les paroles criées au visage de l’auditeur sont marquées par une thématique directrice : la jeunesse. À travers House of Lull. House of When, Alexis Marshall traite de sa frustration vis à vis de la situation des jeunes, comment ils sont exploités par le monde qui les entoure, mais surtout comment ils ne profitent pas de ce court âge et de l’innocence et l’insouciance qui leur est offerte. L’auteur ayant vécu une version très difficile de cette période, avec notamment des comportements autodestructeurs, sait éminemment de quoi il parle, trop bien même. Ce premier opus solo lui permet alors de nous exprimer son sentiment très amer tout en explorant de nouvelles sonorités.

De plus, cet opus est servi par une esthétique visuelle très sobre, en noir et blanc et au style pouvant rappeler par certains aspects le monde du cinéma d’horreur d’auteur indépendant qui éclot depuis quelques années maintenant. Une vision froide, austère qui colle parfaitement au sentiment de danger et de malaise que le disque cherche à mettre en place durant toute sa durée. Il va sans dire que cette volonté est une véritable réussite : on peut notamment penser à l’erratique clip de “Open Mouth” réalisé par John Bradburn qui montre une facette en adéquation complète avec sa bande-son.

Ici, le frontman de Daughters nous propose une pièce ayant complètement son esprit dans le monde de l’avant-garde. La mélodie ou encore l’harmonie n’est absolument pas ce qui est recherché, l’objectif est de créer un manifeste spontané, viscéral, bruitiste et brut, ce qui est réussi, très haut la main. Servi par des arrangements et une production merveilleusement pensés, Alexis Marshall nous offre avec son premier album en solo une œuvre envoûtante, emplie de moments de grâce dissonants et atonaux absolument brillants. En réussissant à créer un parallèle entre cacophonie et musique expérimentale terriblement entêtante, House of Lull. House of When marque un début solitaire très réussi qui laisse présager un avenir paradoxalement plus radieux.